Un Gay Algérien raconte la prison

03-12-16

2734544000prison1

“Le premier jour en prison, je me suis posé la question suivante : Je suis gay, dois-je faire des efforts pour le cacher ou pas ? La réponse est venue très vite.”

Il a toujours été difficile de récolter les faits de violences commis en prison. En plus de la mort sociale pour une personne détenue pour homosexualité, ces personnes décident souvent de garder le silence sur ce qu’elles ont vécu dans cet univers extrêmement fermé et secret.
Il s’agit du premier témoignage que nous recevons de monde pénitencier et plus précisément de l’une des plus grande prison d’Algérie, celle d’El Harrache. Certains éléments de ces récits ne seront partagés qu’avec les organismes spécialisées en droits humains et droits des prisonniers et ce afin de protéger l’intégrité de la personne qui témoigne.
Le témoignage :

Nadir a 28 ans. Il a quitté la prison en septembre 2016 après avoir purgé une peine de deux années. Il n’avait pas été condamné pour homosexualité mais pour un délit de droit commun. Il se trouve que Nadir est une personne d’apparence plutôt “efféminée” pour qui il est très difficile de complétement cacher son identité. Il nous raconte la situation qu’il a vécu et que vivent, en prison, les personnes comme lui.

 A l’arrivée : Le premier jour en prison, je me suis posé la question suivante : Je suis gay, dois-je faire des efforts pour le cacher ou pas ? La réponse est venue très vite. Dès l’arrivée au service du greffier de prison qui a procédé à mon enregistrement, celui-ci a bien vu que j’étais gay. Il allait d’abord me gifler mais m’a raté, ensuite il a dit la phrase suivante à son collègue : “Il en est un, je ne lui donne pas un mois pour tomber enceinte”. Tétanisé, j’ai compris que je devrai faire le maximum d’efforts pour faire profil bas…

 Lors de la visite médicale, le médecin m’a posé directement la question, je lui ai répondu que je n’étais pas homosexuel. A la fin des contrôles de vigueur, j’ai été conduit vers la salle des entrants. Il s’agit d’une salle où se trouvent 80 détenus pour seulement 36 lits. Certaines personnes dorment dans le couloir entre les lits dans un espace nommé “El Oued” qui veut dire la rivière. L’espace sous les lits superposés s’appelle “le tiroir”, il est déstiné aux personnes homosexuelles ou étiquetées ainsi. Dès que je suis rentré dans la salle, “le Brivot” qui est le chef de l’endroit est venu me voir. Il était sûr que j’étais gay et a commencé à plaisanter avec sa petite équipe en chantant “ramenez-le moi…” J’ai eu la chance que d’anciens détenus dans la salle et avec qui j’avais sympathisé lors de mon arrestation soient intervenus pour moi auprès du Brivot mais je me suis rendu compte par la suite que leurs intentions n’étaient pas honnêtes et qu’ils envisageaient d’abuser de moi en contre partie de leur protection. Au bout de deux jours et avant qu’ils aient eu le temps de m’agresser, j’ai été transféré dans une autre salle. La répartition dans les salles se fait selon des critères d’âges, de la gravité du délit et aussi selon le physique. Ceux qu’on appelle les “mignons” ou les “fils à papa” sont placés dans des salles proches des équipes de surveillance. Les autres salles, sans lits, concernent les dangereux, moyennement dangereux et les récidivistes. Dans les salles, il y a ce qu’on appelle le “Gourbi”, il s’agit d’un groupe de 3 à 5 personnes qui mangent ensemble, gardent leurs affaires ensemble et se protègent les uns les autres. Celui qui ne fait pas partie d’un gourbi est foutu car il sera le maillon faible sur qui la foudre va s’abattre. Il faut savoir que le meilleur moyen de passer le temps en prison est celui de se moquer des plus faibles et de les martyriser. Ne pouvant plus supporter, certaines personnes finissent par se suicider. J’ai été moi-même témoin de deux cas où des personnes n’en pouvant plus ont mis fin à leurs jours. C’est le cas de ce jeune homme qui avait tellement peur de la prison qu’il s’est mis a être “trop sociable”, il était gentil avec tout le monde. Ceci a ouvert la porte aux plaisanteries à son encontre puis aux attouchements sordides. Ensuite, on commençait à le déshabiller de force, l’attraper à plusieurs et simuler le geste de le pénétrer ou écraser ses testicules contre les barres métalliques. Un jour, il a été mis à nu et a été emmené dans le bassin où il y a les toilettes, ils ont mis un bâton dans son anus. Ce jeune homme a tenu deux mois et a fini par escalader le mur jusqu’à la grille et s’est lâché vers le bas. Il en est mort. C’était en septembre ou octobre 2015.

 Dans la salle, si un détenu commet l’erreur de céder aux avances d’un autre détenu ou qu’il accepte ses attouchements, il est foutu. Il va ensuite se vanter d’avoir profité sexuellement de lui et en informera le Brivot pour gagner ses faveurs. Dans certains cas, c’est le chef qui envoie ses hommes pour charmer et faire tomber les nouveaux dans la tentation pour ensuite légitimer les agressions. La conséquence, les viols collectifs.

 Je n’ai personnellement jamais assisté à un viol collectif mais un jour du mois d’août 2015, alors que je travaillais dans le bureau du chef de quartier, l’officier qui reçoit les plaintes, j’ai assisté à une scène terrible. C’était le matin et les gardiens ont ramené un détenu dans un état lamentable, il avait des bleus et du sang partout. Il expliquait qu’il avait été violé toute la nuit par 57 de ses codétenus. Les gardiens ainsi que le Brivot, “un des violeurs”, ont été invités par l’officier à participer à ce témoignage. Le temps était à la moquerie, tout le monde se mettait à rigoler quand l’officier demandait à la victime duquel des prisonniers il a préféré le sexe et qui en avait “la plus grosse”. Il s’est retourné ensuite vers le Brivot et lui a demandé : “Alors, c’était bon de le baiser?”. Devant les rires de tout le monde, le jeune détenu a commencé à crier et à hurler son désespoir. L’officier l’a grondé et menacé de le remettre dans la même salle où il avait été violé. Devant cette situation, la victime a piqué une crise d’hystérie et s’est mise à frapper sa tête contre le mur et s’est retrouvée avec une grande plaie au niveau du front. Le médecin en chef, qui était une femme et dont le bureau était à côté, a entendu les cris et est intervenue. Inconscient, le jeune homme a été immédiatement évacué vers l’hôpital. Juste après cet événement, nous avons commencé à recevoir des contrôles de personnes étrangères à la prison.

 Pour ma part, ce qui m’a protégé en prison c’est que j’avais des compétences professionnelles qui servaient la prison. En plus de m’épargner les violences des autres détenus, ceci me permettait également de me déplacer dans les différents services pour effectuer mon travail. J’ai d’ailleurs commencé à travailler dès le troisième jour. Il y avait cependant un gardien qui était persuadé que j’étais gay, il en avait tout le temps après moi, il me disait qu’il était sûr que je faisais des choses sexuelles avec les autres détenus et me promettait de finir mes jours avec “mes sœurs” dans les ” Cabanos”. Il faisait référence au bloc gay. J’ai essayé de me renseigner sur ce bloc et on m’a dit qu’il s’agissait de cellules où se trouvent les « donneurs de leur culs » ou ce qu’ils appellent “La marchandise”. Un jour, j’ai profité d’un travail que je devais effectuer pour aller visiter ce bloc. Le “Cabano”, c’est une cellule de 3 mètres carrés où il y a 5 à 8 détenus. Ils ont une cour spéciale et ne sortent qu’une demi-journée chaque deux jours. Pour aller chez le coiffeur ou pour les douches, ils sont systématiquement accompagnés de gardiens. Quand les autres détenus passent par leurs cellules, ils leur lancent des insultes ou leur jettent des fruits pourris ou d’autres objets. Il s’agit de détenus homosexuels et trans, ils sont entassés les uns contre les autres et constituent une forme de spectacle pour les gardiens et les autres prisonniers. Les “Cabanos” sont situés dans la zone d’isolement sécuritaire dans le département des grands criminels et crimes crapuleux. Dans ces cellules, le système du plus fort existe également. Les plus faibles subissent aussi les viols et les différents abus…

Ce témoignage fait partie du dernier rapport sur les violences contre les LGBTI que vous pouvez trouver ici: http://transhomosdz.org/2016/11/06/violences-au-quotidien/